Dix ans. Dans l'absolu, ce n'est pas grand-chose. Sur Internet, pourtant, tenir aussi longtemps relève quasi de l'exploit. En une décennie, les modes ont changé, les moyens de communiquer et de créer du lien aussi. Mais le webzine Goûte mes disques est toujours là. Pour sa décennie d'existence, il a même programmé une série de concerts, à l'Atelier 210 et au Beursschouwburg. Pas mal pour un projet qui, raccord avec l'esprit fanzine, fonctionne à la passion et à l'enthousiasme.

À la barre, il y a Jeff Lemaire, traducteur-interprète le jour, rédac' chef du webzine dans ses temps libres. Il lance le projet en 2008, avec Simon Bomans (futur créateur du concept de la Boudin Room). À l'époque, cela fait un moment qu'ils traînent tous les deux sur le Net. "Simon et moi, on est un peu les rejetons de ce moment de l'Histoire du Net où tu perdais des journées entières sur les forums à raconter des conneries et parler musique. De fil en aiguille, c'était aussi des communautés qui se créaient. Simon traînait par exemple pas mal sur dMute. Moi, sur Liability. Au bout d'un moment, on a commencé à proposer des articles, puis à s'impliquer de plus en plus."

Après quelque temps, les deux décident de lancer leur propre webzine. Comme d'autres, Goûte mes disques veut profiter de l'élan du Web pour parler d'artistes et de courants que la presse "traditionnelle" ne traite pas ou peu. "Au début, les réseaux sociaux étaient encore embryonnaires, il n'y avait pas d'algorithmes qui guidaient les goûts. On pouvait avoir l'impression de produire des trucs aussi cool que les médias classiques. Avec notre propre ton, mais aussi, déjà, avec une certaine rigueur journalistique. En tout cas, c'est ce que j'ai toujours essayé d'avoir, et ce que je continue de demander aux autres, quitte à repasser derrière (sourire). Il n'y a rien de pire que de chier dans les bottes de quelqu'un, sans être inattaquable derrière."

Amateurs professionnels

Aujourd'hui, Goûte mes disques tourne avec une quinzaine de rédacteurs, dont un noyau dur de six-sept personnes. La plume y est volontiers taquine, le parti pris assumé - "notre seule ligne éditoriale est d'aborder des sujets uniquement si on a quelque chose d'intéressant à en dire". Une formule finalement assez simple, mais qui continue de revendiquer sa pertinence sur le Net. Goûte mes disques a forcément investi les réseaux sociaux -Facebook, Twitter, et plus récemment Instagram. Mais à l'heure de la "konbinisation" avancée des médias web, il fait par exemple toujours l'impasse sur les formats vidéo. "J'ai parfois le sentiment de travailler un peu à l'ancienne. Même l'architecture du site n'a pas vraiment bougé en dix ans. On fonctionne avec des chroniques, des news, des papiers un peu plus longs... Tant qu'on reste là-dedans, on n'a pas besoin de réinventer la roue." Quelle signification peut encore avoir un webzine, à l'heure où, par exemple, le "modèle" Pitchfork est devenu une marque globale, et où la Blogothèque produit le dernier clip de Justin Timberlake? Que reste-t-il de l'esprit fanfaron et novateur? En Belgique, beaucoup ont lâché prise depuis un moment, souvent de guerre lasse. Certes, des sites comme Liability, dMute, MusicinBelgium ou W-Fenec sont toujours officiellement actifs. Mais pour quel impact? C'est qu'il faut de l'énergie et de la volonté pour continuer d'animer la "conversation". Chez GMD, on s'accroche. Ici, pas de réunion de rédaction à proprement parler, mais une "AG" par an, et des échanges constants via mail, Messenger ou une appli collaborative comme Slack. "On continue, alors que c'est le truc le moins bankable du monde (rires). Chaque année, tout le monde paie même un petit peu. Avec Simon, on a toujours trouvé important que les rédacteurs participent financièrement. Au-delà d'avoir un peu d'argent dans les caisses -par exemple pour payer des envois postaux, des pubs Facebook-, ça crée un lien."

La bonne idée de Goûte mes disques est aussi d'avoir osé sortir dans la "vraie" vie. "Sur le Net, vous atteignez rapidement un plafond de verre, où il devient plus compliqué de toucher de nouvelles personnes. La solution qu'on a trouvée, c'est d'organiser des choses pour montrer qu'on existe." Lancé en 2014, le blind-test de GMD est ainsi devenu un must pour les amateurs du genre. "La première édition a eu lieu au Mr. Wong, à Bruxelles. On s'est bien amusés, mais en galérant quand même pour avoir toutes nos équipes. À la fin, on est tout juste rentrées dans nos frais. Mais dès la fois suivante, à la Maison du Peuple à Saint-Gilles, il a fallu afficher complet. Aujourd'hui, c'est sold out en 24 heures -30 équipes de six personnes, en tout." Les bénéfices engendrés par l'événement, qui a poussé GMD à s'organiser en ASBL, ne sont pas énormes - "entre 1.000 et 1.300 euros par soirée, en sachant que l'on ne gère pas du tout le bar, par exemple". Mais avec son côté à la fois pointu et déconneur, le blind-test permet de confirmer "l'image de marque" du webzine, voire de la consolider. Mieux: avec le petit pactole engrangé, GMD a pu mettre sur pied ses premiers concerts (depuis, d'autres ont d'ailleurs emboîté le pas, comme la Vague parallèle, qui organise les soirées Divagation).

Pour ses dix ans, GMD persiste et signe avec pas moins de trois événements maison - "en s'associant quand même à des salles, dont c'est le boulot d'organiser des concerts". De quoi repartir pour une nouvelle décennie? "Allez savoir! L'existence de GMD tient à un tel alignement constant des planètes, et surtout à un nombre suffisant de gens motivés, qui ont tous une vie professionnelle à côté. C'est un vrai bordel pour faire tenir le truc. Donc, pour l'instant, ça fonctionne. Mais je ne peux pas exclure que l'on ferme boutique dans six mois, par exemple. Ce qui est certain, c'est qu'on aura bien rigolé."

Soirées GMD le 07/12, avec The Field, Fantastic Twins, LAAKE (à l'Atelier 210, Bruxelles); le 08/12, avec la Secte du Futur, France et Bracco (également à l'Atelier 210); et le 13/12, avec Prince Waly, Venlo et Keeni (au Beursschouwburg, Bruxelles). www.goutemesdisques.com