Comme on aurait aimé comprendre le lituanien! Et pouvoir se détacher de l'écran accueillant les surtitres pour fixer le regard sur le jeu des acteurs, toujours signifiants même quand ils sont muets, s'adressant oeillades significatives, complices ou désapprobatrices, se passant des verres en cachette, avec des gestes porteurs de sens même quand il s'agit de servir une tranche de gâteau à la chantilly. Ils sont neuf sur le plateau, à porter la savoureuse galerie de personnages de cette Noce, librement adaptée du classique de Brecht, tout en en gardant l'épine dorsale.

Il y a bien sûr le jeune couple fêté, Marija et Laimonas qui arrivent sous les applaudissements du public, préalablement coaché -en français- par la petite soeur de la mariée. Il y a la mère du marié, matrone à la tresse sévère, grande gestionnaire de l'arrivée des plats. Il y a le père de la mariée, pathétique dans ses tentatives de raconter aux convives des histoires de famille, comme celle de l'oncle Lionginas, qui réussit un beau vol plané malgré la perte de ses deux jambes. Il y a encore l'ami trop entreprenant avec la mariée, la copine aguicheuse et son grand benêt de mari, et puis le fils du propriétaire, venu annoncer qu'il faudrait faire la vaisselle aujourd'hui "parce que demain ils vont couper l'eau".

Une intervention venue jeter un malaise dès les premières minutes des réjouissances, trahissant la dèche des mariés planquée derrière la tentative de faste. Brecht écrivit La Noce chez les petits bourgeois en 1919, dans une Allemagne complètement déconfite, amputée, privée de ses colonies, condamnée à payer de fameuses réparations aux vainqueurs de la Première Guerre mondiale. Une société qui tombe de haut, comme la table construite par le marié, en se levant une heure plus tôt pour ses travaux de menuiserie avant de partir au chantier. Une société percée de failles, comme la bienséance dans cette fête où l'alcool généreusement versé fait péter toutes les coutures, pour finir par des volées d'injures, des crêpages de chignons, de la baise sous la table et du cassage de gueule.

Dans cette adaptation, Oskaras Korsunovas, habitué du festival d'Avignon et des grandes scènes françaises (avec ses version de Tartuffe, La Mouette, Les Bas-fonds, Hamlet...), accomplit avec aisance le passage de ce mariage-naufrage de l'Allemagne post-14-18 à la Lituanie contemporaine. Sous des flots de vodka, on y parle des meubles IKEA, de Paul Coelho, de l'équipe nationale de foot et de... Korsunovas lui-même, sans que ça sente la colle. Une dégringolade prévisible dans ses ressorts mais néanmoins délectable.

The Wedding (La Noce chez les petits bourgeois): vu au Festival de Liège qui continue jusqu'au 23 février, www.festivaldeliege.be, du 13 au 15 février au Théâtre National à Bruxelles, www.theatrenational.be