En apparence, rien ne permet de l'affirmer. Tout plaide en effet pour une énorme erreur de casting. Pour se la jouer cool et jeune, le staff a suivi aveuglément ses joueurs dans le choix d'un artiste qui offrait sur papier la double garantie d'être hyper populaire et d'être un king des réseaux sociaux. Une logique marketing à courte vue, vite rattrapée par la prose sulfureuse du personnage. Il ne fallait pourtant pas être docteur en sémiologie pour voir un problème d'incompatibilité entre l'image d'un artiste qui aligne les punchlines misogynes -au premier ou au second degré, c'est un autre débat- et le rôle fédérateur et consensuel de porte-voix d'une nation, censé, si pas rassembler, du moins ne pas stigmatiser les différentes composantes de la société. Même si les appels à l'alcoolisme du Grand Jojo ou le côté VRP d'une culture carburant aux pilules du tandem Dimitri Vegas-Like Mike (Euro 2016) n'étaient pas beaucoup plus innocents. Mais passaient mieux la rampe du politiquement correct car emballés pour l'un dans un esprit de kermesse "bien de chez nous", pour l'autre dans un pain-saucisse électro sans paroles.

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Si Damso avait été blanc comme un perce-neige, aurait-il été jeté comme un vulgaire Kleenex?

Au moins, cet épisode a montré que le rap, comme hier le punk, n'était pas encore totalement apprivoisé. Ou recyclable. Résultat: à part Damso, qui s'est vu offrir à l'oeil une campagne de pub XXL à la veille de la sortie de son nouvel album, tout le monde s'en sort par le bas: la direction du foot en faisant preuve d'une incompétence crasse, et les sponsors, Proximus en tête, en étalant au grand jour leur hypocrisie. Car si Damso n'est pas digne de représenter la Belgique, pourquoi le serait-il de figurer à l'affiche des Ardentes, dont l'un des principaux bailleurs de fonds n'est autre que... l'opérateur télécom?

Quel rapport avec le racisme? C'est une nouvelle série télé de l'écurie Netfllix qui nous a mis sur la voie. Par le biais de ce qui ressemble à un fait divers tragique (un jeune flic qui renverse par accident un gamin black roulant à vélo), Seven Seconds met au jour ces pensées et comportements insidieux qui passent sous le radar du racisme, et pourtant entretiennent l'injustice à l'échelle d'une communauté. Et qui poussent ici le flic et ses trois collègues appelés à la rescousse à déguerpir plutôt qu'à tenter de sauver la victime. En une fraction de seconde, et même sans qu'ils n'en soient vraiment conscients, l'engrenage des préjugés (un jeune Black sur un vélo cher, c'est forcément un membre d'un gang, et comme il est noir, l'affaire sera vite classée) a fait pencher la balance. On ne peut s'empêcher de faire le parallèle avec le dossier Damso. Notamment dans la manière un peu trop virulente dont les opinions négatives s'expriment, comme si on avait trouvé dans la polémique un prétexte pour valider une arrière-pensée, conforter des stéréotypes déjà bien ancrés. Et consolider un schéma de domination imperceptible à l'oeil nu.

Lors d'une conférence sur James Baldwin à la dernière Foire du livre, l'écrivain haïtien Dany Laferrière affirmait que les mecs qui lui balancent à la figure du "sale nègre", il ne les calcule même pas, "ce sont des amateurs". Leur racisme est inscrit sur leur front en grandes lettres. Et est donc moins dangereux et moins sournois que les chaînes invisibles et intériorisées qui gangrènent les esprits de ceux qui pensent avoir dépassé les préjugés et en être quittes. Depuis quelques années, de nouvelles voix s'élèvent aux États-Unis pour dénoncer ce qu'on appelle là-bas la "depraved indifference", cette indifférence coupable qui cantonne le Noir à un niveau de représentation inférieur. Comme Ta-Nehisi Coates, l'auteur d'Une colère noire. Ou comme Brit Bennett, qui, pour reprendre le titre de son dernier essai, "ne sais pas quoi faire des gentils Blancs". Les mêmes, démocrates bon teint et pro-Obama, qu'on voit deviser avec leurs amis -tous blancs- dans le percutant Get Out de Jordan Peele, entourés de leurs domestiques noirs...