"Quelle dose de réalité suis-je capable de supporter?", s'interroge l'héroïne de La ville dont la cape est rouge, le roman d'Asli Erdogan, écrivaine dissidente turque qui était l'invitée d'honneur de la dernière Foire du livre. Celle qui a déjà connu la prison (135 jours en 2016) et risque la perpétuité si elle retourne dans son pays pour ses prises de position sur les turpitudes du régime de son homonyme (violence faite aux femmes, oppression des Kurdes, usage de la torture...) avoue ne pas avoir de réponse à cette question pourtant centrale dans son existence. "Je me la suis posée au Brésil, pays de violence extrême où j'ai vécu deux ans, le jour où je me suis trouvée face au cadavre d'une femme, dans la rue, explique-t-elle dans une interview à Télérama. J'ai compris que, même quand j'aurais tourné les talons, cette femme resterait en moi. Je me suis alors demandé quelle place j'avais à l'intérieur de moi pour accueillir cette réalité, au lieu de la vomir."

Sans avoir eu comme cette combattante de la liberté à encaisser les gifles du destin (son père battait sa mère, enfant elle a été victime d'une agression sexuelle, et violée plus tard) ni à risquer notre peau pour défendre nos idées, nous sommes tous amenés un jour ou l'autre à nous interroger sur le poids de ce réel. Ne fût-ce que pour mettre un nom sur cet état dépressif et mélancolique qui enveloppe la plupart de nos contemporains et les rend au choix moroses, agressifs, instables, apathiques, résignés, désenchantés, ou tout à la fois. Dans un monde hyper-connecté, les informations, essentielles ou futiles, laides ou belles, lisses ou abrasives, proches ou lointaines, nous irradient en permanence le ciboulot, qui malgré sa plasticité étonnante a quand même ses limites. La fatigue psychique, le sentiment de nager à contre-courant, cette impression d'urgence permanente ou la désormais très prisée surcharge mentale, tous ces maux du siècle aux contours flous ne sont-ils pas au fond les symptômes de ce trop-plein de réel que nous ne parvenons plus à absorber?

Ce n'est qu'une simple hypothèse échafaudée à partir de ce que la production artistique révèle du monde actuel en le rejouant, en le tordant, en l'exagérant dans un espace -la fiction- sécurisé: si notre conscience peut résister sans trop de dommages au rayonnement naturel émis par les épreuves de la vie (la maladie, la déception amoureuse, la mort d'un proche, voire les conséquences d'un phénomène naturel), est-elle capable d'encaisser la dose digitale supplémentaire de réel qui lui est infligée par écrans interposés, et qui englobe tout le contenu qui se fait passer pour vrai dans les tuyaux du Web, de la vidéo débile aux commentaires haineux? Au-delà d'un certain plafond, ne risque-t-elle pas la surchauffe, ou tout simplement de griller, plongeant son propriétaire dans un état semi-comateux? Un peu comme un boxeur groggy qui finit par ne plus parer les coups de l'adversaire. À ce niveau d'exposition, même les rêves, ces éboueurs nocturnes, n'arrivent plus à ramasser les ordures accumulées sur nos trottoirs intimes.

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La créativité naît de l'ennui, dit-on. Mais dans un monde pavé de pixels, il n'y a plus de place pour la flânerie. L'esprit est prisonnier du brouhaha permanent.

On peut dès lors se demander si, en se vautrant dans la révolution numérique sans vraiment en mesurer les enjeux philosophiques, nous n'avons pas eu les yeux plus gros que le ventre. Notre attrait pour tout ce qui brille -et l'information la plus stupide brille encore d'un éclat particulier- nous incite presque à notre insu à nous goinfrer. C'est dans nos gènes d'être à l'affût du moindre mouvement. Problème: le filtre ne suit pas. Si les pédopsychiatres préconisent la prudence avec les enfants, c'est pour les préserver de la violence intrinsèque du réel. Celle qui s'étale dans les JT ou qui noyaute les jeux vidéo les plus bourrins.

Le réel est l'engrais de notre identité. Il a un rôle initiatique. Mais servi en trop grande quantité et de mauvaise qualité, il produit du cholestérol qui altère l'imaginaire, le noie sous les gravats des simplismes et des certitudes. La créativité naît de l'ennui, dit-on. Mais dans un monde pavé de pixels, il n'y a plus de place pour la flânerie. L'esprit est prisonnier du brouhaha permanent.

Pour bien faire, nous devrions être équipés d'un détecteur de réalité qui sonnerait quand nous avons dépassé le seuil quotidien acceptable. Tous les écrans s'éteindraient automatiquement. Et ainsi libérés de nos chaînes, nous pourrions apprécier à nouveau le réel pour ce qu'il est, un espace-temps élastique comme du chewing-gum et parcellé de trous enfermant le mystère de notre présence ici-bas.