Au diable le débat d'idées, la confrontation pacifique et respectueuse des points de vue, place à l'invective, à la parole décomplexée, haineuse de préférence, aux raccourcis simplistes, à l'expression sans filtre des humeurs fétides. La moindre peccadille est prétexte à un bashing en règle. Deux flics pris en flagrant délit de faire du shopping à la veille de Noël, un tweet maladroit sur les homos d'une actrice porno star, et c'est immédiatement le torrent d'injures, le jugement expéditif, le lynchage médiatique, les menaces à peine voire pas du tout voilées. Jusqu'à ce que mort s'ensuive dans le cas de la hardeuse August Ames, qui a fini par se suicider. Notons au passage que les fachos, les beaufs, les frustrés et les bigots n'ont pas le monopole de la trollitude. Les minorités qui connaissent pourtant bien la brûlure du rejet et du harcèlement ne se gênent pas pour allumer des bûchers digitaux quand l'occasion se présente. Il faut dire que même les personnalités publiques, supposées incarner une forme de sagesse ou du moins de retenue, se prêtent désormais à ce jeu de massacre. Comme Manuel Valls et Edwy Plenel en France, l'ancien premier ministre et le patron de Mediapart se livrant à coups de punchlines une baston médiatique peu reluisante dont les enjeux fondamentaux, s'ils ont existé un jour, ont rapidement été éclipsés par une confrontation triviale des ego. Cette forme de castagne narcissique n'est donc plus l'apanage de la télé-réalité ou des rappeurs mal élevés...

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Personne n'y échappe. La culture du clash, de la polémique instantanée envahit tout l'espace social. C'est la foire d'empoigne généralisée.

L'exemple vient d'ailleurs plus que jamais d'en haut avec l'autoproclamé "génie très stable" qui a érigé l'art de la provocation verbale en doctrine politique, et accessoirement en tactique de diversion: Trump. Le journaliste français Philippe Corbé vient de compiler dans un livre, Trumpitudes et turpitudes (éditions Grasset), une année de petites phrases scélérates, violentes ou vulgaires, de tissus de mensonges, de "crucifixion verbale de ses ennemis". Chaque jour ou presque depuis son accession au pouvoir, le locataire de la Maison-Blanche lance une torpille contre un ennemi réel ou imaginaire. Une sorte de leurre qui va alimenter les conversations pour quelques heures, jusqu'à la prochaine sortie intempestive. Et pendant ce temps, l'administration démantèle tranquillement le fragile filet social mis en place par Obama et multiplie les lois ultralibérales qui vont profiter avant tout à ses amis les riches.

À l'autre bout de la chaîne, assis derrière leurs écrans, les clones miniatures du populiste en chef agissent avec le même sentiment d'impunité: ils vocifèrent sur les réseaux sociaux, clouent au pilori la moindre opinion contraire, donnent leur avis inconsistant et manichéen sur tout et sur rien comme le chien qui se soulage sur un tronc d'arbre pour montrer qu'il est passé par là. Mais surtout, ils condamnent sans se soucier des conséquences. Dans La Honte, un document qui paraîtra en février chez Sonatine, l'écrivain et réalisateur gallois Jon Ronson est allé à la rencontre de parias américains du Web qui ont vu leur vie basculer après avoir posté une photo idiote ou un commentaire déplacé. Chaque jour charrie son lot de nouvelles victimes dans ce mauvais remake des jeux du cirque de l'Antiquité. L'ironie veut que l'empereur utilisait son pouce pour décider du sort d'un gladiateur au tapis -la vie ou la mort- et que c'est le même pouce qui sert à exprimer aujourd'hui son adhésion ou sa désapprobation sur Facebook. Comme si entre le pour et le contre il n'y avait pas une infinité de nuances...

Le tir aux pipes est donc devenu un sport populaire. La faute aux nouvelles technologies, qui ont libéré une parole décomplexée ne craignant plus l'indignité ou le retour de bâton moral, à certains médias qui ont ciré les pompes du populisme en espérant sauver leur peau, et enfin à un système politique à bout de souffle qui ne répond plus aux attentes et aux défis. Quand les feux de signalisation sont en panne à un carrefour, forcément, le risque de collision augmente...