Sous des motifs impérieux et nobles comme la santé publique ou la guerre contre les stéréotypes, sexistes et racistes en tête, certains voudraient passer au tamis de nos préoccupations morales actuelles l'ensemble de la production artistique d'hier et d'avant-hier, et même si possible de demain. Exit la terminologie à connotation péjorative dans les BD ou les romans, même s'ils ont plusieurs siècles, exit les cigarettes au cinéma, dans les séries télé ou sur les affiches (souvenez-vous, la polémique en France autour de Tati, avec ou sans sa pipe), exit aussi les acteurs présumés coupables de harcèlement sexuel (comme Kevin Spacey, promptement effacé des scènes de Tout l'argent du monde de Ridley Scott), exit même certaines oeuvres entières qu'il est plus simple de renvoyer en bloc au purgatoire que d'essayer de mettre en conformité. Tintin au Congo par exemple, rongé jusqu'à la moelle par les clichés raciaux.

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Carton rouge! Le révisionnisme culturel est l'antichambre de la dictature de la pensée. Et accessoirement une insulte à l'intelligence humaine.

Forts de leur bon droit -puisqu'il prétend mettre enfin en adéquation les actes avec les belles paroles, sur l'égalité, la liberté, tout ça, dont l'Occident se gargarise depuis trois siècles-, ces inquisiteurs d'un genre nouveau ne demandent même plus un procès en sorcellerie ou un débat contradictoire mais exigent sur-le-champ des coupes, des retraits comme aux plus belles heures de la censure chinoise. Tant qu'on y est, pourquoi ne pas interdire dans les romans les meurtres, l'alcool, les gros mots ou les infractions au code de la route? L'art ne montrerait plus le mauvais exemple, c'est sûr, mais il serait complètement déconnecté de la réalité et cocufierait l'Histoire à tour de bras. Quant à son potentiel esthétique et subversif, il ne dépasserait plus celui d'une publicité pour laxatif...

Le pompon de cette dérive hygiéniste revient à Laure Murat, professeure à UCLA et chroniqueuse à Libération, qui a tenté maladroitement dans une tribune du quotidien français de déboulonner l'une des pierres angulaires de la Nouvelle Vague. Sous le titre "Blow up, revu et inacceptable", l'universitaire exprime avec véhémence son malaise en revoyant le film culte de Michelangelo Antonioni. "C'est un sentiment très inconfortable qui m'a étreinte, mêlant le souvenir d'un choc esthétique, qui demeure, et le dégoût de ce que cela raconte, non pas l'intrigue, presque anecdotique de ce polar métaphysique, mais la façon odieuse et continue dont sont représentés les rapports entre les hommes et les femmes." Bienvenue en 1966, a-t-on envie de répondre... Ce n'est pas parce qu'un vent frais soufflait sur la société à l'époque que tout à coup, les vieux réflexes avaient disparu. L'avant-garde esthétique ne s'est pas affranchie en un jour des chaînes du sexisme. Elle a ouvert une brèche dans les mentalités, ce qui n'est déjà pas mal. Sans compter que le film se prête à de nombreuses interprétations, et peut tout aussi bien être abordé comme une dénonciation de la modernité et de ses simulacres, au rang desquels les fantasmes sexuels sous influence masculine. Mais soit. Quand bien même on prendrait l'ensemble au premier degré, faut-il sacrifier, outre la liberté d'expression, ces baromètres de l'état du monde au prétexte qu'ils risquent de perpétuer les clichés? Ce n'est pas en cassant le thermomètre qu'on fait tomber la température.

Si on suit ce raisonnement à la paroi glissante, on peut tout de suite jeter aux oubliettes trois quarts de la production culturelle. Pour avoir revu récemment Touchez pas au Grisbi de Jacques Becker, film étalon du cinéma français auquel personne ne penserait chercher des poux, il ne fait aucun doute qu'il ne tiendrait pas trois minutes devant un jury féministe. En bon mâle dominant, Gabin ne se gêne pas pour gifler les femmes, réduites à des potiches qui ne savent pas tenir leur langue. Sauf une bien sûr. Faut-il proscrire pour autant ce classique? Et avec lui tous les films, romans, spectacles entachés de mauvaise conduite? Absurde évidemment. Ce n'est pas en cachant la boîte de bonbons qu'on apprend à un enfant à ne pas la vider d'un coup. Ces oeuvres sont des pièces à conviction. Elles montrent d'où l'on vient, de quoi l'homme et parfois la femme sont capables, et le chemin encore à parcourir pour solder les comptes. Les passer au Kärcher ne résoudra rien, sinon à vivre dans l'illusion. Notre époque a mis à la mode les fake news. Par pitié, n'y ajoutons pas le fake art!